Product Description
1ère édition, 150 ex.
Date de publication : vol.01 11/2025, vol.02&03 12/2025
Avertissement : Ceci est une oeuvre de fiction inspirée du vécu de l’auteur. Tous les événements ont eu lieu mais tout est inventé.
Un livre intemporel qui donne la nostalgie d’une vie qu’on n’a pas connue.
Un chant noir pour celles et ceux qui ont grandi dans le béton, dans les marges et les silences gênants — et pour le phrasé qui nous emporte.
Durant la crise économique des années 90 à Lausanne en Suisse, un jeune homme de bonne famille nommé Johnny cherche à échapper à son milieu.
Il brûle tout derrière lui pour suivre les traces de ses héros issus de la contre-culture des années 60/70. En explorant le milieu underground de son époque il rencontre des personnages en marge de la société, exactement ce qu’il cherche.
Sa rencontre avec Angie, la meilleure junkie de sa génération, danseuse étoile dont il est fou, pose la question du vertige : peut-on encore prendre la vie au sérieux après avoir vécu la déchéance ou n’y a-t-il rien de bien après avoir été un nullos ?
Thomas Wagnières avait 20 ans dans les années 90 qui lui ont inspiré ce texte.
Son style d’écriture est à la fois brutal et agréable. On se laisse prendre par la main dans un monde où la techno et le rap naissants se déchiraient à mort sur les ruines du rock’n’roll qui renaissait dans le grunge et ne se laissait pas faire. Une fin de siècle qu’Angie & Johnny traversent comme un champ de mines, à fond.
EXTRAIT
À l’époque nous avions déjà de gros problèmes de santé, nous ne baisions plus, nous mangions mal, du sucre et des hydrates, pas de protéines, pas de fibres, pas d’acides aminés. Beaucoup d’alcool, des boissons lactées à la banane aussi.
Nous marchions énormément, un peu moins depuis que nous avions emprunté la vieille BMW de la belle sœur d’Angie. Nous étions à bout de forces, nous avions besoin de cette voiture, la belle sœur aussi.
Nous l’avions quand même gardée, elle avait porté plainte.
Avec les stups qui me cherchaient pour que je témoigne contre Milos, nous nous attendions à nous faire arrêter d’une minute à l’autre.
Nous étions toujours en quête de quelque chose, d’argent, de drogue, d’un endroit où se cacher. Rien n’était simple, tout coûtait très cher, c’était complètement à l’envers — le goût de la mort, le sens de la vie. Enfin, les grésillements dans la cuillère, les clopes éventrées, l’aiguille dans le bras, le sang qui remonte en volutes dans la seringue, un coup sur le piston, le flash.
Le vacarme devient silence. La douleur se transforme en chaleur. Le chaos cède la place au calme. Il n’y a plus d’envie, plus de peur. Il n'y a rien sur Terre de plus désirable.
Passé un stade, le rituel devient plus important que la drogue qui ne fait plus d’effet. J’utilisais mon corps comme un outil pour réparer mon âme. Une clé à molette, un pied de biche, une hache qui règle tous les problèmes. Un quotidien réglé par une succession de routines. Mais celui qui s’y accroche mâche du mauvais chewing-gum, comme disait Benny, un mec que j’avais connu en désintoxication. On avait terminé notre sevrage depuis longtemps, mais la défonce nous manquait trop. On se forçait à se réveiller au milieu de la nuit, on s’asseyait péniblement au bord du lit et on se laissait repartir dans le sommeil. C’était mieux que rien.
À ce moment là, notre histoire sentait déjà sacrément le roussi. Nous avions de gros problèmes de santé, les mauvaises drogues qu’on s’injectait.
L’héro était coupée avec de la poudre de plomb pour peser plus lourd et mélangée à des médicaments pour la rendre plus forte. Si elle avait voyagé dans le réservoir d’une voiture elle sentait l’essence, le goût était infect. Il y avait les Albanais, les Serbes, les Kosovars. Ils avaient besoin d’argent pour acheter des armes. C’était la guerre des Balkans. Nous on se foutait de la provenance, on ne choisissait pas notre camp, il nous en fallait tous les jours. Les flics étaient sur les dents. Chaque semaine ils arrêtaient des dealers, ils les expulsaient. Quelques jours plus tard les dealers interdits de séjour étaient de retour sur la place Saint-Laurent. Rien ne pouvait les stopper.
Une époque fébrile, partout c’était la transe — les bars, les salles de jeux, les voitures déversaient des gros beats, des rythmes angoissés, des mélodies euphoriques, des sons torturés. Un combat à mort entre la techno et le rap. Entre les Serbes et les Croates. Entre Oasis et Blur. Et Nirvana contre tous. Entre la police et les dealers.
Les numéros de téléphone changeaient sans cesse, les portables prépayés finissaient à la poubelle. Il fallait bouger, bouger, bouger, rencontrer des mecs au terminus d’une ligne de bus, s’enfoncer dans des bois, dans des parkings souterrains, avancer l’argent, attendre. C’était souvent un costaud en treillis militaire arrivé tout droit du champ de bataille qui se chargeait de la sécurité. Ils étaient bien organisés. Une fois, je m’étais caché dans la forêt, j’espérais découvrir une planque. Je m’étais fait choper. Ils avaient sorti des couteaux. J’avais gueulé plus fort. Ils m’avaient laissé partir. Je n’avais pas toujours cette chance.
Les mauvaises drogues détruisaient tout sur leur passage, tuméfiaient nos bras, creusaient des abcès là où un peu de produit débordé infectait les tissus.
Ce soir, nous savions bien que malgré la porte fermée, la télé, les draps propres, les boulettes et les sachets, on n’avait pas encore atteint la veine. Nos bras nous faisaient mal, nos veines épuisées roulaient sous l’aiguille, finalement on shootait dans le pied et alors on boitait pendant des jours.
Dans la chambre les rôles sont bien définis. Chacun se démerde avec le whisky et les clopes. Angie dilue la coke, moi je chauffe l’héro, elle pique, je nettoie le matériel, elle stocke les cotons pour demain. Et on recommence — Same player shoot again
Quand j’émerge quelques heures plus tard, Angie dort à côté de moi. J’ai envie de vin. Je prends les clés dans sa poche, sa culotte est tombée avec ses jeans. Je mets mon nez dedans et je me tourne vers elle. Couchée sur le ventre, une jambe écartée, le cul en l’air, son dos finement sculpté animé d’une lourde respiration. Elle n’a que vingt ans et des ombres magnifiques courent sur son corps. Ça n’a aucun sens de se réveiller demain matin dans ce lit plein de cendres et de sang — je lui fracasse la tête de toutes mes forces avec la bouteille de whisky. Innocente et belle pour toujours. C’est dans ma tête, de sales idées dans ma tête. Je pose la bouteille avant de faire une connerie.